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Chômage : Epreuve ou résurrection ?

par Olivier de Préville 
Président fondateur du cabinet de ressources humaines OPSEARCH
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L’expérience de la perte d’emploi n’est, a priori, souhaitable à personne, bien entendu, mais bon nombre de personnes rencontrées m’ont indiqué avoir progressé intérieurement pendant et à l’issue de cette période.
Métro, boulot, dodo ! Cette rengaine si péjorative aux yeux des travailleurs est pour beaucoup de chômeurs un rêve, on a tendance à l’oublier.
N’est-ce pas la prise de conscience de la temporalité qui donne à un met précieux sa valeur ?
Doit-on malheureusement en être privé pour en apprécier rétroactivement la douceur ?


Nous vivons aujourd’hui dans un monde composé de deux catégories d’humains : ceux qui vivent leur vie sans conscience du bonheur présent, voyant leur micro souci du quotidien comme des montagnes de souffrance et les autres qui vivent au quotidien des montagnes de souffrance mais les voient comme la chance de ne pas en vivre davantage. Etonnement, les plus heureux sont souvent les seconds.
Lorsque l’on pose la question à un salarié sur sa motivation première à travailler, la réponse est à 80% : l’argent, le revenu. La même question posée à un chômeur est : redevenir quelqu’un, ne plus être marginalisé, être socialement dans la course. L’argent n’arrive qu’en deuxième position. Pourquoi ? Parce que le salarié n’a pas conscience de la chance qui est la sienne. Trop de gens ne prennent plus aucun plaisir en travaillant. Mais pour certains, pourtant, le travail est passé de la notion de contrainte à celle de privilège.
Certes, tout le monde vit un jour ou l’autre une période ombrageuse dans son quotidien ; mais après la pluie ou le temps nuageux, viendra obligatoirement l’éclaircie. Quand ? On ne sait pas, mais elle viendra !

Les coupables de ces pertes d’emploi, sous le feu constant de la vindicte populaire sont souvent les DRH, bras armés de ces licenciements, pense-t-on à tort. 


Aujourd’hui, la "race" du Directeur des Ressources Humaines inhumain est en voie de disparition. Paradoxalement, le monde de l’entreprise se durcit, crise et compétitivité oblige, mais le DRH en devient davantage le gardien de la morale et de la déontologie. Assumant avec plus ou moins de sens "sacrificiel" et d’esprit de sacerdoce le rôle de portier du temple des affaires, c’est lui qui fait l’âme de l’entreprise, plus encore que le Président. Et pourtant, que de candidats "jetés" de leur entreprise sans signe avant coureur se retrouvent en situation précaire. Certes, l’entreprise doit avancer et ne peut garder en son sein des candidats inadéquats, au risque de faire chavirer le navire, mais avec la forme, l’anticipation et l’aide au rebond, le traumatisme de l’annonce est atténué.


Rôle ingrat, mais nécessaire pour la survie des autres employés en cas de plan social, le DRH est la touche d’humanité dans un monde parfois rude. Gardien à l’entrée comme à la sortie, il est le bureau des joies et des peines. Celui que l’on encense et que l’on déteste.
Et pourtant, quel beau métier que celui de gérer les hommes quand d’autres ne s’occupent que de l’autre nerf de la guerre, le dieu argent.
Ne minimisons donc pas, la portée d’une décision de recruteur. Se sachant responsable à l’entrée d’un candidat, il l’est en cas de sortie.
Par ses choix et le fait de privilégier ou non une candidature, il joue un rôle majeur dans la trajectoire de vie des hommes et des femmes qui constituent l’Entreprise.

Lors d’un dernier sondage, les Français apparaissaient comme les humains les plus pessimistes quant à  leur avenir ! Et pourtant, nos salariés ne sont pas les plus malheureux, loin s’en faut.
Pour discuter régulièrement avec des candidats ayant vécu une perte d’emploi, il est fréquent qu’ils retiennent  de cette période de doute et de remise en question personnelle un souvenir paradoxal.

Ils se souviennent avoir souffert abominablement, dans un premier temps, de leur changement de statut.
Une souffrance courte mais intense.
Un coup de poignard dans leur orgueil bien en place.
Chutant sans prévenir du statut de cadre dirigeant, surfant sur le sommet de la vague, à celui de chômeur.
Entourés d’une cohorte de vrais-faux amis issus de l’époque faste, ils se retrouvent seuls durant ces années de plomb. Affreusement seuls, oubliés de tous ceux qui s’enorgueillissaient auparavant de les avoir comme relation.
Le malheur des uns étant pour certains contagieux, leur  téléphone ne sonne plus. Comme pris dans le tourbillon de leur précédente vie égocentrique, ils en avaient, eux-mêmes oublié jusqu’à l’existence de leurs proches.


Le pire est le regard des autres.  
De cette humilité obligatoire et sur laquelle ils n’ont jamais eu à se pencher auparavant.

Jusqu’alors pilotes de leur vie effrénée, ils prennent conscience de leur aveuglement passé, de cette recherche permanente et unique de leur propre réussite. Pour certains se rapprochent de leur famille, pour d’autres découvrent leurs enfants sous un jour nouveau.
Cette famille, qu’ils survolaient, qu’ils ne faisaient que croiser lorsque leur emploi du temps le leur permettait, redécouvre un père, une mère ou un conjoint.

De cette période de petite mort, ils en ressortent plus forts. Font le ménage, au sens propre comme au figuré. Supprimant le superficiel pour ne garder que l’essentiel.
Souffrant à en hurler, ils ont finalement réussi à troquer le faux pour le vrai. Ils sont devenus forts et pleins. Pleins de cette ivresse qu’est le bonheur lorsqu’il est vécu sereinement, d’une sensation de plénitude.
Durant cette période difficile à la maison,, eux qui n’y passaient que quelques minutes par semaine par le passé, réapprennent à vivre au rythme d’une famille. Comme des accidentés de la vie, ils vivent leur rééducation avec le regard d’un étranger, d’un spectateur découvrant ses enfants déjà autonomes comme ceux d’un autre, ayant appris à grandir sans père.
Après l’orage des premiers mois, ils deviennent différents, vivant une sensation étrange de plénitude et de sérénité. Devenu  heureux à en pleurer, conscients d’avoir failli passer à côté de tout cela, ils découvrent pour la première fois la définition du bonheur. Cette expérience traumatisante à priori, a fait d’eux des femmes et des hommes nouveaux, incroyablement enrichis. Elle leur a ouvert les yeux sur l’essentiel, sur certaines valeurs qu’ils avaient occultées.


Quelques mois après avoir retrouvé une activité professionnelle à la mesure de la précédente (car on retrouve toujours un emploi !), ils ont reconnu unanimement les bienfaits de cette épreuve, allant même jusqu’à reconnaître que cette expérience humaine, unique, fortifiante et salvatrice, leur avait permis d’éviter le pire. Cette prise de conscience imposée avait resserré les liens d’une mère ou d’un père déficient et d’une épouse ou d’un mari absent.
Paradoxalement, le chômage a sauvé leur famille, ou a redonné un sens à leur vie.

Etait-ce le hasard ou la providence qui avait mis au travers de leur route une épreuve de cette taille à des fins si positives ? 


Si chacun de nous vivait une période de chômage, (courte, mais suffisamment longue tout de même), ne percevrait-il pas sa reprise d’emploi comme un privilège ?
Je m’étonne souvent de la maturité acquise par les anciens chômeurs, ceux qui ont mangé leur pain noir pendant ces durs mois de doute, d’un seul coup hors course, sans prévenir, pensant que ça ne pouvait arriver qu’aux autres, tel une maladie honteuse. Car le travail procure un rôle et une identité à chacun. Lorsqu’on en est privé, il faut se battre contre soi-même pour ne pas céder au découragement et à l’affolement, et puiser en soi assez de force et de lucidité pour remonter la pente et donner un nouveau cap à sa vie.


Et pourtant, n’est-ce pas une chance qui est donnée ? Permettre à chacun d’ouvrir les yeux sur sa propre vie. N’est-ce pas lorsque l’on a connu, puis manqué que l’on découvre ce que l’on a perdu.
"C’est maintenant que tu m’annonces que tu me quittes que je découvre à quel point je t’aimais".


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